Cet article, publié pour la première fois dans Options à la suite d'une conférence organisée par la CGT, explique comment nos syndicats répondent aux attaques de l'extrême droite contre les services publics dans le monde entier.

Reproduit de Options, Auteur : Valérie Géraud

« C’est une première qui, nous l’espérons, fera date. La prise de conscience commune des dangers qui nous menacent est, en soi, déjà un acte. » C’est par ces mots que Françoise Geng, militante à la fédération CGT de la santé et de l’action sociale, et présidente de la Fédération syndicale européenne des services publics (1), salue l’importance du colloque « Les extrêmes droites : un danger majeur pour les services publics, leurs missions et leurs personnels », organisé le 11 mars à l’occasion du Comité national de sa fédération.

L’extrême droite a accédé au pouvoir ou participe à des coalitions dans plusieurs pays, et ses idées pèsent sur les politiques publiques. Partout, la fragilisation des services publics forme le terreau sur lequel s’enracinent les frustrations et la colère, et renforce en retour le repli sur soi, la xénophobie, les discriminations, et l’attraction de l’extrême droite : un cercle infernal.

Attaques conjointes contre les services publics et le syndicalisme

En France, accentuant les inquiétudes quant aux échéances de 2027, le Rassemblement national a encore gagné du terrain aux élections municipales et va accéder à des postes de décision dans un nombre croissant de mairies et de collectivités locales. « Nous nous sentons démunis face à l’urgence, mais cela reste possible d’ériger des barrages, en faisant face dans l’unité pour penser et organiser des ripostes. Même si les statuts ou le périmètre des services publics ne sont pas toujours comparables, c’est dans cet esprit que nous voulons échanger avec nos collègues du monde entier, pour identifier les attaques dont ils sont les cibles et les modes de résistance qu’ils ont mis en œuvre. »

Parmi les interventions, celle de Federico Bottanza, secrétaire général de la CGIL-Fonction publique (Italie) : « La CGIL constitue une cible pour les partisans de Georgia Meloni du simple fait que c’est une organisation syndicale. Un de nos sièges historiques à Rome a été attaqué en octobre 2021, sans que son gouvernement ne condamne cette agression. Le pouvoir s’en prend à notre légitimité de représentants des salarié·es, comme au droit syndical – sauf quand il s’agit d’imposer les organisations non représentatives qui lui sont proches. Que ce soit par le recours à des décrets sur la sécurité ou à des lois d’urgence, le droit de grève, de manifestation ou de réunion peuvent désormais être restreints. Il est ainsi plus facile pour le gouvernement de s’en prendre aux droits sociaux malgré ses promesses électorales – les salaires sont à la traîne d’une inflation galopante, l’âge de la retraite reste figé à 67 ans – ou de diminuer le budget des services publics en accélérant les privatisations, ce qui fragilise encore la solidarité et les plus défavorisés»

En Espagne, certaines provinces autonomes se montrent réceptives aux discours démagogiques et nationalistes du parti Vox, qui dénigre les syndicats et le manque d’efficacité des services publics : « Sous des discours revendiquant un meilleur salaire ou l’accès au logement – mais d’abord pour les nationaux –, Vox milite pour l’ultralibéralisme le plus débridé et attaque les conventions collectives. Tandis que le climat social se dégrade, nous manquons parfois de ressources pour riposter », raconte Yolanda Gil Alonso (Comisiones obreras). Des responsables syndicaux des Pays-Bas et de Finlande déplorent quant à eux que, sur fond de montée du nationalisme et du racisme, leurs modèles sociaux battent de l’aile, en particulier quant au rôle des services publics et des organisations syndicales en tant que partenaires sociaux incontournables.

Résistance passive ou active ? On rentre dans le dur

Ce tableau alarmiste est confirmé par Jose Simoes pour le SEIU (Service Employees International Union, États-Unis) qui n’a pas besoin de rappeler les coupes phénoménales dans l’emploi public pratiquées par l’administration Trump, et la suppression de nombreux programmes d’aides aux plus démunis : « La moitié de nos 2,5 millions d’adhérent.e.s, y compris parmi les médecins et personnels soignants, sont en danger du fait de papiers considérés comme irréguliers. Certains ne vont plus travailler ou n’envoient plus leurs enfants à l’école. Mais c’est aussi à partir de nos membres et des citoyennes et citoyens d’autres réseaux associatifs que nous avons pu organiser avec succès les rondes et les alertes contre les forces de l’ICE, notamment à Minneapolis. »

Daniel Bertossa, secrétaire général de Public Services International (PSI) signale pour sa part qu’une campagne mondiale, « Public service fightback », est en cours pour recenser les offensives et mutualiser les forces et les outils de de résistance : « Au Brésil aussi, les fonctionnaires ont pesé dans l’échec de la tentative de coup d’État de Bolsonaro. Le néolibéralisme a affaibli les États ; les travailleurs et travailleuses maltraités perdent confiance en la démocratie et cherchent des boucs émissaires à blâmer, les migrants, les droits des femmes etc. Mais nous devons tenir et convaincre que les services publics restent la meilleure arme pour défendre l’intérêt général et empêcher le fascisme, en permettant l’accès de tous aux soins, à l’éducation, aux transports etc. Nous devons nous préparer et être réactifs. »

« On ne peut plus se contenter de constats en silo »

Les intervenant·es expriment également leur inquiétude devant la perméabilité croissante de leurs adhérents à certains discours d’extrême droite. D’où la nécessité de mettre en place une veille et de faire de la pédagogie en musclant les formations syndicales sur la question. « Le problème ne se pose pas ainsi à la CGT, explique Barbara Filhol, secrétaire générale de la fédération Santé-Action sociale. Nous ne composons pas avec l’extrême droite, encore moins quand on est un agent public dont la mission est d’assurer la solidarité et l’égalité. Nous considérons que nos adhérent·e·s se retrouvent dans ces valeurs, mais nous savons que l’extrême droite avance parfois masquée, et qu’il nous faut aussi débattre en notre sein pour démontrer que partout, elle vote et agit contre le monde du travail. »

Ce partage de vécus et d’expériences ne manque pas de convaincre les 150 militant·e·s CGT présents. Un réseau élargi pourrait permettre d’anticiper et de contrer certaines attaques, que ce soit par le droit quand il est protecteur, par la résistance individuelle ou collective, passive ou active, par des moyens politiques ou syndicaux. La CGT ne part pas de rien. Elle compte en son sein des organisations couvrant l’ensemble des professions des services et des fonctions publiques. Il faudra aussi compter avec un engagement intersyndical – des représentants de la CFDT, de la FSU et de l’Unsa ont assisté avec grand intérêt au colloque. « On ne peut plus se contenter de constats en silo, insiste Françoise Geng, on doit défendre ensemble nos valeurs, nos missions, le sens de notre travail. »

Désobéir au nom de l’éthique professionnelle

C’est déjà le cas quand des agent·e·s des préfectures, des douaniers, des policiers s’abstiennent de respecter des injonctions qui outrepassent leurs compétences et/ou contreviennent à leur éthique. Idem dans l’Éducation nationale, où les personnels résistent aux pressions sur le contenu de leur enseignement sans toujours se sentir soutenus par leur institution. Devront-ils un jour aller jusqu’à invoquer le droit de refus, la conscience professionnelle, l’éthique personnelle pour éviter des sanctions ? 

Éducation et extrême droite : résistance sur tous les fronts

« C’est déjà le cas dans le secteur du soin, assure Laurent Laporte, secrétaire général de l’Ufmict-CGT (2), où l’aspect hospitalier de l’hôpital est remis en cause. Les restrictions budgétaires poussent certains établissements à trier les patient·e·s, et cela pourrait être de moins en moins en fonction de l’urgence à soigner. Aujourd’hui, l’éthique professionnelle nous autorise à sauver la vie d’un patient en toute circonstance, y compris si un proche s’y oppose – le témoin de Jéhovah parent d’un enfant par exemple, ou un mari qui exigerait que sa femme soit soignée exclusivement par une femme. Demain, serons-nous obligés de trier les patients au faciès, en fonction de leurs papiers, de leur argent ? Cela contreviendrait tout autant à notre éthique. »

« Résister à des modes de management mortifères »

Des notions telles que le « salaire au mérite » préparent déjà le terrain idéologique et s’infiltrent dans les débats : « Faudrait-il encourager le zèle, même au risque de l’épuisement et de conduites dangereuses, voire récompenser l’obéissance ? Un bon cadre, une supérieure qui fait bien son travail ne sont-ils pas censés dialoguer plutôt que sanctionner si un problème se pose dans leur équipe, surtout compte tenu des dysfonctionnements engendrés par le manque de moyens ? Nous nous devons de résister à des modes de management mortifères, qui impactent la qualité des soins et le sens de notre travail. »

« Chacun est face à sa conscience, conclut Françoise Geng, et il nous faudra défendre tous ensemble notre statut, qui nous donne encore une certaine liberté d’action. Nous devons aussi rester vigilants face à l’entrisme de l’extrême droite et de ses idées, mettre en commun les ressources de tous ordres, y compris, peut-être, en travaillant en convergence avec des ONG, des associations. Un vrai plan de bataille s’impose. » Incontournable, le champ du travail s’impose indéniablement comme un fertile terrain de résistance.




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